CONTRIBUTION

À sept mois du scrutin, la machine s’emballe et, déjà, tous les regards se braquent vers l’Élysée. Les chiffres de l’opinion sont vertigineux d’incohérence : si trois quarts des Français se passionnent pour l’élection et en attendent un authentique bouleversement social et politique, ils sont paradoxalement la même proportion à être convaincus que la situation du pays continuera de se dégrader. Au-delà du jeu des sondages et de la course des ego, cette contradiction collective devrait nous alerter. Pourquoi une nation si prompte à défier ses institutions s’obstine-t-elle à espérer son salut d’un seul homme ou d’une seule femme ?
Tous les cinq ans, le rituel bégaie. Nous traquons la figure providentielle qui saura, par la seule grâce de son élection, restaurer l’autorité, ressusciter l’école, réindustrialiser le territoire, panser les fractures de la République, etc. Le casting change, mais l’attente reste inaltérable. À l’ivresse des campagnes succède invariablement la gueule de bois de l’exercice du pouvoir, avec son cortège de contraintes, de déceptions, et surtout de trahisons. Et si la tragédie du peuple français n’était pas de choisir systématiquement le mauvais candidat, mais d’attendre de la présidence ce qu’elle est désormais incapable d’offrir ?
Le remède d’hier, poison d’aujourd’hui
Il ne s’agit pas d’instruire un procès aveugle de la Ve République. En 1958, elle ne naît pas d’une pulsion autoritaire, mais d’une urgence absolue. Empêtrée dans le bourbier algérien et tétanisée par l’instabilité chronique des gouvernements successifs, la France vacille. L’architecture pensée par MM. Michel Debré et Charles de Gaulle répond à cette menace d’effondrement : il faut arracher l’exécutif à l’impuissance parlementaire et hisser le chef de l’État au-dessus des querelles partisanes.
Dans le fracas de l’époque, cette verticalité est d’une rationalité implacable, et elle a redoutablement fonctionné, mais la France de 1958 n’est pas celle d’aujourd’hui. Surtout, le point de bascule survient en 1962 avec l’élection du président au suffrage universel direct. Ce qui n’était qu’un remède institutionnel mute en une culture politique étouffante. Le chef de l’État n’est plus seulement la clé de voûte ; il devient le réceptacle de toutes les passions, le centre de gravité exclusif autour duquel s’agglutinent les espoirs et les rancœurs du pays. Les deux mandats de M. Emmanuel Macron ont atteint à ce titre un niveau jamais égalé dans l'histoire de cette Vème République. Conçu pour doter l’État d’un sommet capable d’agir, ce système nous a rendus borgnes : nous ne savons plus regarder ailleurs.
Le spectre tenace du jacobinisme
Cette fascination pour le centre névralgique du pouvoir puise cependant ses racines bien au-delà du gaullisme. La Révolution française, en pulvérisant l’ordre inégalitaire de l’Ancien Régime, ses privilèges et ses corporations, a libéré l’individu mais a aussi uniformisé artificiellement la nation. Dès 1789, la mosaïque des statuts provinciaux est balayée par l’administration géométrique des départements. En 1791, la loi Le Chapelier interdit les coalitions professionnelles. L’intention se voulait émancipatrice et l’était profondément : libérer le citoyen des appartenances, privilèges et corps qui prétendaient parler en son nom. Le problème est de ne pas avoir suffisamment rendu le pouvoir à ceux que l’on venait de libérer.
La France a progressivement construit autre chose : un centre de plus en plus puissant face à des individus et des communautés dont la capacité d’agir restait étroite. Le problème n’est donc pas l’absence de corps intermédiaires mais l’accumulation au sommet de compétences qui pourraient être exercées librement à la base. Le problème n’est pas qu’il existe une autorité centrale ; c’est que trop de choses finissent par attendre d'elle leur autorisation, leur financement ou leur solution.
De là vient notre réflexe politique le plus tenace. Au moindre soubresaut, à la moindre crise, la même question remonte : « Que fait l’État ? » Puis, presque immédiatement : « Que va faire le président ? »
Briser l’évidence de la centralisation
Le véritable drame démocratique se joue dans cet aveuglement. Nous nous écharpons avec fureur pour savoir qui doit trôner au sommet de la pyramide, sans jamais oser nous demander pourquoi tant de décisions doivent remonter si haut.
Pendant des siècles, ce centralisme s’adossait à un argument matériel de poids : l’échelle imposait la concentration. Coordonner des millions d’individus et faire circuler l’information coûtait cher, exigeant une bureaucratie colossale. La complexité appelait le centre. Or, ce dogme a vécu.
La révolution numérique, les modèles open source, la cryptographie décentralisée et désormais l’IA pulvérisent les coûts de coordination, d’accès au savoir et d’analyse. Ces outils rendent l'omniprésence du centre injustifiable. L’argument séculaire du « c’est trop complexe pour être géré à la base » perd sa force dès lors que des communautés peuvent désormais s’organiser, partager des connaissances, administrer des projets, mutualiser des ressources et expérimenter des formes différentes sans devoir faire remonter chaque décision au sommet.
Nous sommes entrés dans l’âge des cryptomonnaies, des registres distribués et des smart contracts. Ces derniers sont capables d’exécuter automatiquement des règles préétablies sur une blockchain, sans qu’un intermédiaire doive intervenir à chaque étape. Ils permettent déjà de créer des actifs, d’organiser des échanges, de gérer certaines formes de gouvernance ou d’exécuter des engagements selon des conditions définies à l’avance. Ce ne sont pas de simples gadgets, ce sont de nouvelles architectures sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour faire société autrement. Cela signifie que des fonctions que nous pensions autrefois inséparables d’une administration centrale ou d'une banque peuvent désormais être organisées autrement.
Ces technologies permettent de renforcer simultanément les deux extrémités du pouvoir. À la base, elle peut donner à des communautés libres les moyens matériels de leur autonomie : décider davantage par elles-mêmes, construire leurs propres solutions, échanger entre elles, se concurrencer, apprendre les unes des autres et faire vivre une pluralité de modèles sans attendre l’autorisation d'un centre. La liberté ne consiste alors plus seulement à choisir entre des décisions prises ailleurs, mais à retrouver la capacité concrète d’en produire soi-même.
Au sommet, le même bouleversement permet une autorité centrale plus resserrée mais plus capable. Libérée d’une multitude de fonctions qu’elle n’a aucune raison d’administrer directement, ce centre peut concentrer ses moyens sur ce qui justifie véritablement son existence : protéger le pacte social, garantir la loi commune et les droits fondamentaux, et assurer la sécurité collective face aux menaces intérieures et extérieures. L'IA, l’automatisation et de meilleurs systèmes d’information peuvent alors servir non pas à étendre indéfiniment son domaine, mais à lui permettre d’exercer mieux, plus rapidement et plus intelligiblement les quelques responsabilités qui doivent réellement être communes.
La technologie ne nous impose donc pas un avenir uniquement décentralisé : elle nous retire simplement l’excuse technique qui faisait autrefois passer la concentration du pouvoir pour une nécessité. Voilà précisément ce qu'aucun des candidats à la présidentielle ne nous dira, tout simplement car ce n'est pas dans leur intérêt.
Le plus frappant est peut-être que ceux qui prétendent rompre avec la Ve République ne rompent absolument pas avec la logique centralisatrice. On peut abolir l’hyperprésidence, renforcer le Parlement, introduire davantage de référendums et écrire une nouvelle Constitution tout en conservant intacte l’idée fondamentale selon laquelle le centre national doit organiser, planifier et coordonner toujours davantage de dimensions de l’existence collective. Ces propositions contemporaines de VIe République associent une parlementarisation accrue du régime et davantage d’intervention citoyenne à une planification écologique nationale, à de nouveaux conseils de planification et à un rôle renforcé de l’État dans l’orientation de la production. Il faut s'arrêter et réfléchir un instant à ce que cela dit philosophiquement.
Le problème n’est donc pas que l’État poursuive des objectifs communs mais de croire que l’urgence d’un objectif dispense encore de poser la question de la distribution du pouvoir nécessaire pour l’atteindre. Friedrich Hayek avait formulé dès 1944 une mise en garde qui mérite d’être relue : lorsqu’une autorité centrale prétend organiser de manière globale l’activité économique afin de poursuivre une hiérarchie déterminée de fins collectives, la planification cesse rapidement d’être un simple outil technique et devient une question de liberté individuelle. L’urgence climatique ne rend pas cette question caduque, elle la rend plus importante encore.
La vraie rupture n’est pas à l’Élysée
Pourtant, à l’aube du scrutin de 2027, les Français semblent une énième fois retomber dans ses travers. Beaucoup d'entre eux ont l'air de croire que le prochain locataire de l’Élysée aura le pouvoir de plier le réel à sa volonté, alors que nous savons pertinemment qu’il sera contraint par les marchés mondiaux, le droit européen, une administration rétive et les crises géopolitiques.
Cette comédie providentielle est une drogue douce qui arrange tout le monde : les candidats qui s’y drapent, les partis qui s’y abreuvent, et le système médiatique qui s’en repaît. Il est intellectuellement infiniment plus confortable d’attendre passivement l’avènement d’un sauveur que d’assumer la redoutable responsabilité de notre propre autonomie collective.
Et la réponse ne viendra pas davantage d’une simple amélioration de la démocratie représentative. Élire davantage de députés, changer le mode de scrutin, déplacer le pouvoir de l’Élysée vers l’Assemblée ou multiplier les mécanismes de contrôle parlementaire sont autant de solutions cosmétiques qui ne traitent pas le problème à la racine. La vérité est que la France, comme d'autres pays occidentaux, est arrivée à la fin d'un cycle, et les futurs responsables politiques, tout parti confondu, ne pourront rien y faire.
Une institution peut résoudre les périls qui ont présidé à sa naissance et devenir, soixante ans plus tard, le corset qui étouffe le corps social. L’enjeu de 2027 dépasse donc aussi bien l’incarnation présidentielle qu’une simple parlementarisation du régime. Il s’agit d’en fonder une nouvelle autour d’un principe radicalement différent : un centre resserré mais puissant dans les quelques fonctions qui doivent véritablement être communes, face à des communautés libres disposant de la plus large capacité d’action possible.
La véritable rupture exige de désincarcérer la démocratie. Elle réside dans la restitution du pouvoir à ces communautés, dans leur capacité à décider, expérimenter et s’organiser par elles-mêmes, et dans un État suffisamment fort pour garantir le pacte commun, la loi, les libertés fondamentales et la sécurité collective — mais suffisamment contenu pour ne pas prétendre administrer tout ce qui peut l’être plus près de ceux que cela concerne.
La France élira un président ou une présidente en 2027. Mais rien ne changera véritablement tant que nous continuerons à concentrer au sommet des responsabilités qui n’ont rien à y faire, tout en demandant ensuite à un seul individu de réparer les conséquences de cette concentration.
La crise politique et institutionnelle est déjà là ; il lui reste seulement à aller jusqu’à son terme pour démontrer définitivement que les partis qui vivent de cet ordre ne peuvent résoudre un mal devenu trop systémique pour eux. Alors il faudra attendre, sans chercher à sauver artificiellement ce qui s’épuise, et lorsqu’il deviendra évident que les anciennes réponses ne répondent plus à rien, il suffira de se pencher pour ramasser ce qui demeure et refaire nation autrement. Voilà le chemin qui mènera vers l'autonomie du peuple et sa responsabilité, deux objectifs oubliés par les institutions qui ont longtemps gouverné nos vies.
Chers lecteurs,
La France est une nation qui s’est perpétuellement réinventée au cours de son histoire, qui a su regarder ses crises en face et traverser les temps troublés. Les régimes passent, les constitutions se succèdent, les institutions vieillissent. Mais aucune crise institutionnelle ne condamne une nation à disparaître avec le régime qui l’a produite. La France est plus ancienne que la Ve République, plus vaste que ses partis et plus durable que les hommes et les femmes qui prétendent momentanément l’incarner.
C’est aussi pour cela que nous avons créé THE SUBJECT. Pour remettre dans le débat ce que l’habitude, les institutions et les intérêts établis ont fini par présenter comme intangible. Pour interroger les architectures de pouvoir plutôt que de nous contenter de choisir ceux qui les occupent. Pour regarder les crises politiques non comme des accidents qu’il faudrait perpétuellement colmater, mais comme des occasions de montrer ce qui doit être défait et ce qui doit être reconstruit autrement.
Nous voulons ouvrir cet espace à ceux qui, quels que soient leur parcours ou leurs convictions, ont quelque chose à dire sur la manière dont nous exerçons, distribuons et contestons le pouvoir.
Nous n’avons pas besoin d’attendre un nouveau sauveur, nous avons besoin de retrouver la capacité collective de penser ce qui vient après.
Le Comité Éditorial
THE SUBJECT
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