CONTRIBUTION

L’Europe s’apprête moins à inventer une nouvelle monnaie qu’à lui forger une nouvelle carapace. Le 15 septembre dernier, l’Eurosystème a ouvert aux commerçants les candidatures pour le pilote de l’euro numérique, avec un lancement visé pour 2027 et une émission d'ici 2029. À première vue, l'initiative relève du bon sens et de l'urgence logistique : l’argent liquide s'efface, nos vies basculent sur nos smartphones, et l’Europe se réveille tragiquement dépendante d’infrastructures et de services de paiement non européens — Visa, Mastercard, Apple Pay ou PayPal. Pourquoi la monnaie publique devrait-elle rester en marge de cette mutation ? Tout simplement parce que derrière le vernis de la modernisation technique se joue une tout autre partie. L’euro numérique n'est pas une simple application ; c'est le révélateur d'une architecture de pouvoir que nous devons, d'urgence, ramener dans l'arène du conflit politique.
Le pouvoir a un visage
La BCE a parfaitement identifié les inquiétudes susceptibles d’accompagner le projet et multiplie les garanties. L’euro numérique ne viendrait que compléter les espèces, et non les remplacer. Il ne serait en aucun cas une « monnaie programmable » capable de flécher ou d'interdire nos achats. Pour les paiements hors ligne, la BCE promet même une confidentialité calquée sur celle du cash. Prenons acte de ces promesses. Il est inutile d’agiter le spectre d'une dystopie pour frapper juste, car le véritable piège réside au cœur même du réacteur institutionnel.
La vraie question n’est pas de savoir si un algorithme nous empêchera demain d’acheter un billet de train. Elle est de savoir qui contrôle l’infrastructure et dans quel projet politique cette monnaie vient s’encastrer. L’ingénierie européenne excelle dans l’art de se dissimuler derrière des acronymes glacials : BCE, Ecofin, Eurosystème... Une langue habile, conçue pour nous donner l'illusion d'une mécanique impersonnelle et inéluctable.
Pourtant, ce pouvoir a des visages, des trajectoires et des intérêts. Mme. Christine Lagarde, actuelle présidente de la BCE, est passée par le FMI après avoir été ministre de l'Économie au cœur de la crise de 2008, sous la présidence de M. Nicolas Sarkozy. Mme. Ursula von der Leyen a enchaîné les ministères en Allemagne (Travail, Famille, Armée) avant de glisser vers la présidence de la Commission européenne. Les nommer suffit à rappeler que derrière les acronymes existent des responsables, des choix et des institutions identifiables, mais le problème dépasse largement celles qui les dirigent aujourd’hui : il tient à l’architecture elle-même, qui survivra à leurs mandats.
Le fantôme de 2005
C'est ici que ressurgit une date qui hante le récit d’une intégration européenne prétendument irréversible. Le 29 mai 2005, 54,67 % des électeurs français ont rejeté le traité constitutionnel européen. Les Français n’ont pas voté contre l'innovation technique, ni même contre l'existence de la BCE. Ils ont dit non à un traité qui sanctuarisait un ordre supranational et néo-libéral intouchable, confiant notre destin à une banque centrale hors de tout contrôle démocratique et au dogme de la concurrence libre et non faussée.
Peu importe que les motivations du vote fussent multiples : le peuple souverain a rejeté cette architecture. Or, deux ans plus tard, le traité de Lisbonne est venu réimposer la quasi-totalité de ce qui avait été balayé par les urnes, cette fois par un tour de passe-passe parlementaire. Un peuple peut refuser l'aliénation de sa souveraineté, mais le centre fédéral européen finira toujours par poursuivre sa trajectoire sous une autre couverture.
Les traités ne sont pas des tables de la loi
Face à cette dérive, on nous oppose systématiquement l'argument définitif : « les traités ne le permettent pas ». Les traités européens ne sont pourtant pas des textes sacrés tombés du ciel. Négociés par des gouvernements et ratifiés politiquement, ils peuvent et doivent être défaits politiquement.
L’article 48 du traité sur l’Union européenne prévoit lui-même la possibilité d'en réviser les termes pour restituer des compétences aux nations. Le droit existant n'a pas à marquer la fin de l'Histoire. Si la France, nation fondatrice de la construction européenne, exigeait demain de récupérer certaines compétences, ses partenaires pourraient juridiquement et politiquement s'y opposer. Mais ce désaccord serait précisément cela : un conflit politique à trancher, et non la révélation d'une frontière sacrée que la démocratie n'aurait plus le droit de franchir.
L’ingénierie de la mise à distance
L’Union européenne parade avec les mots « liberté » et « démocratie » en bandoulière. Le constat est pourtant inverse : une partie décisive de cette architecture organise la mise à distance de choix politiques majeurs, jusqu'à les soustraire aux instructions directes des gouvernements élus. L’article 130 du traité interdit ainsi formellement à la BCE de recevoir la moindre instruction des gouvernements élus, un verrouillage vendu comme une nécessité absolue pour préserver la stabilité des prix.
Mais soustraire la monnaie à l’élection ne fait pas disparaître le pouvoir monétaire ; cela le confisque simplement au profit d'une élite non élue. La monnaie organise l’épargne, le financement de notre économie et la survie de notre société en temps de crise. Prétendre qu’un tel levier de souveraineté pourrait être abandonné à une institution centrale supranationale sans que cela ne vide nos démocraties de leur substance est une redoutable imposture.
Une monnaie commune n'exige pas un monopole monétaire
Notre alternative n’est pas de remplacer demain matin l’euro par une cryptomonnaie universelle. Ce serait reproduire, sous un autre nom, le réflexe que nous contestons : chercher une monnaie unique, une architecture unique et une réponse imposée à tous.
Il faut plutôt rouvrir la question de l’espace monétaire lui-même. L’euro peut demeurer une monnaie commune, utilisée pour les obligations publiques, les échanges et les fonctions qui exigent un langage monétaire partagé. Mais il faut se demander quelle place pourrait être laissée autour de lui à d’autres formes de monnaie : cryptomonnaies, stablecoins, monnaies complémentaires, systèmes de paiement pair-à-pair ou monnaies créées par des communautés qui choisissent volontairement de les utiliser.
Certaines échoueront. Certaines seront mal conçues. D’autres apporteront des solutions auxquelles une banque centrale n’aurait jamais pensé. La vraie question est alors celle du rôle du pouvoir commun : doit-il choisir à l’avance les instruments monétaires légitimes, ou seulement fixer un cadre clair — lutter contre la fraude, faire respecter les contrats, protéger les droits fondamentaux — puis laisser davantage de place à l’expérimentation ?
C’est là que la cryptographie change réellement la question politique. Un registre distribué peut permettre à plusieurs acteurs de vérifier un état commun sans confier chaque opération à un opérateur central unique. Cela ne prouve pas qu’un modèle décentralisé soit toujours supérieur. Mais cela suffit à remettre en cause une vieille évidence : le numérique n’oblige pas à reproduire l’architecture centralisée du monde monétaire existant.
À quoi cela pourrait-il ressembler ? Un citoyen pourrait conserver ses euros traditionnels, utiliser une monnaie numérique européenne lorsqu’elle lui est utile, payer directement une autre personne au moyen d’un actif numérique de son choix, participer à une monnaie locale ou communautaire, ou utiliser un stablecoin lorsqu’il lui offre un service particulier. Des protocoles ouverts permettraient à ces différents systèmes de communiquer. La loi commune fixerait les garanties essentielles ; elle ne déciderait pas à la place de chacun quel outil monétaire mérite d’exister.
Pour un vrai pluralisme monétaire
Le choix n’est donc pas entre l’euro numérique de la BCE et le chaos monétaire. Il est entre deux philosophies.
La première numérise l’ordre existant : une monnaie commune, administrée depuis le centre, à laquelle on ajoute une nouvelle interface.
La seconde accepte enfin que le numérique puisse produire du pluralisme monétaire : une monnaie commune lorsqu’elle est nécessaire, des monnaies libres lorsqu’elles sont possibles, des protocoles ouverts, des communautés capables d’expérimenter et des citoyens libres de choisir les instruments auxquels ils accordent leur confiance.
C’est cette seconde voie que l’Europe devrait au moins avoir le courage d’ouvrir. Le véritable progrès consiste à rendre aux Européens une part du pouvoir de décider ce qu’ils appellent monnaie.
SOURCES
Ministère de l’Intérieur
EUR-Lex / European Union
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